mardi 22 février 2011

L’équipe de France : miroir de la « diversité » de la société française ? Fabrice Grognet


À l’image de la société française, le championnat de France de football alterne donc entre des phases d’ouverture et de fermeture vis-à-vis des joueurs « étrangers » autorisés. Mais, si le championnat de France génère une immigration à la logique purement sportive et aux nationalités peu représentatives de l’ensemble des travailleurs migrants, l’équipe de France est souvent vue quant à elle, depuis les années 1990 notamment, comme « un raccourci d’un siècle d’immigration »[1] lié à l’industrialisation de la France.

La présence de descendants d’immigrés ou d’immigrés naturalisés en équipe de France est en effet visible avant même les années 1930[2], moment où se mettent en place les compétitions internationales et en particulier la Coupe du monde. Seulement, le football n’est pas encore un « ascenseur social » efficient pour les milieux populaires et les enfants de l’immigration industrielle, comme il le sera après guerre. Toutefois, à l’occasion de la Coupe du monde de 1938 se déroulant en France, les « bleus » - avec Alfred Aston (fils d’un Anglais garçon d’écurie à Chantilly), Auguste Jordan (Autrichien naturalisé à la suite de l’Anschluss), Ignace Kowalczyk (Polonais naturalisé), Hector Cazenave (Uruguayen naturalisé), Laurent Di Lorto (d’origine italienne), Abdelkader Ben Bouali (né en Algérie), Raoul Diagne (fils du premier député « noir », Blaise Diagne) et le franco-suisse Roger Courtois - constituent en, quelque sorte, une équipe « Black-Blanc-Beur » avant l’heure, perdant en quarts de finale face à l’équipe d’Italie, futur vainqueur de l’épreuve.

Au cours des années 1950, les enfants d’immigrés polonais ou italiens embauchés dans les mines françaises affirment leur présence dans l’équipe nationale, avec notamment Raymond Kopaszewski (dit « Kopa »)[3], Roger Piantoni, Thadée Cisowski, Léon Glowacki ou encore Marian Wizsniewski. Après le temps des footballeurs professionnels « naturalisés », l’équipe de France entre ainsi dans l’époque des « fils d’ouvriers » et devient alors une alternative possible aux déterminismes sociaux, une « méritocratie républicaine » par le sport dans laquelle émerge certaines figures issues de l’immigration.

Dans les années 1980, Michel Platini, Patrick Battiston (petits-fils d’Italiens), Luis Fernandez (né en Espagne et naturalisé français), Yannick Stopyra (petit fils d’un mineur Polonais), Manuel Amoros (fils d’Espagnols), Bruno Bellone, Jean-Marc Ferreri (fils d’Italiens), Alain Giresse (de mère espagnole) ou encore Jean Tigana (né à Bamako, au Mali) font, à leur tour, les beaux jours de l’équipe de France. Au moment où la question de l’immigration apparaît le plus souvent comme un « douloureux problème »[4] dans le débat public et tandis que le championnat de France voit une résurgence des comportements racistes autour de joueurs d’Afrique subsaharienne[5], les journalistes sportifs Lionel Chamoulaud[6] et Didier Braun[7] présentent en contrepoint une dimension finalement longtemps ignorée de l’équipe de France : sa composition reflète une « intégration réussie » par le sport.

Moins de deux ans après l’arrêté d’expulsion des « sans papier » de l’église Saint-Bernard (août 1996) ayant remis la question des immigrés en situation irrégulière sur les devants de l’actualité, l’équipe de France « Black, Blanc, Beur » - selon l’expression médiatique - remporte la Coupe du monde le 12 juillet 1998. Cet événement sportif « de caractère ludique qui a pris une dimension historique »[8] et son retentissement dans l’opinion permettent alors de mettre en scène la « diversité », le « métissage »[9] de la France, par le biais d’une « foire aux origines »[10] entretenue autour de l’effectif de l’équipe. L’effet « Black, Blanc, Beur », avec comme figure de proue Zinédine Zidane et renvoyant « dos-à-dos adversaires du ballon rond et adversaires des immigrés »[11], attire ainsi rapidement l’attention du monde politique. En effet, comme le souligne Patrick Devidjian, alors député des Haut de Seine, « même si l’intégration ne se fait pas facilement, un événement comme celui-là fait reculer le racisme. L’idée que l’intégration est possible va avancer au sein d’une droite qui jusque-là en doutait… Il y en a un qui a vraiment l’air d’un con, c’est Le Pen » (Libération du 16 juillet 1998).

Depuis 1996, le chef de l’extrême droite française prend en effet régulièrement l’effectif de l’équipe de France comme nouveau vecteur pour médiatiser son traditionnel discours sur l’immigration. Déplaçant le sport sur le terrain de la politique, Jean-Marie Le Pen juge alors « artificiel que l'on fasse venir des joueurs de l'étranger en les baptisant équipe de France », tout en soulignant le fait que les joueurs ne chantent généralement pas l’hymne national « ou, visiblement, ne le savent pas »[12].

Mais avec la victoire de 1998, la « boite de Pandore » médiatique semble définitivement s’ouvrir. Dans le discours des politiques, l’équipe nationale de football tend alors à être instrumentalisée[13] pour fortifier un modèle républicain remis en question, notamment avec la crainte d’un développement du communautarisme à l’anglo-saxone. Aussi, après les trajectoires sociales individuelles de Raymond Kopa, Luis Fernandez ou encore de Michel Platini, qui avaient déjà valeur d’exemples[14], la « génération 1998 » semble opportunément apporter la preuve concrète de l’efficacité d’un « creuset français »[15], d’une « intégration à la française » réussie.

Seulement, l’enthousiasme suscité par l’équipe « Black, Blanc, Beur » retombe comme un soufflé, montrant que cette victoire des « bleus » d’une France « multicolore » n’a finalement créé qu’un « temps suspendu »[16]. Trois ans plus tard, le 6 octobre 2001, toujours au Stade de France, la Marseillaise est sifflée à l’occasion d’un match amical France - Algérie, présenté certes comme une rencontre sportive inédite[17], mais également comme un évènement politique des deux côtés de la Méditerranée compte tenu du passé colonial liant les deux pays. Lors de deux autres match amicaux (France - Maroc du 17 novembre 2007 et France - Tunisie du 14 octobre 2008), La Marseillaise est à nouveau sifflée par de jeunes Français issus de l’immigration, préférant supporter le pays de leurs « origines » : « Il y a trente ans, quand je jouais avec l’équipe de France, La Marseillaise était sifflée sur tous les terrains. Mais à l’époque, les politiques ne s’intéressaient pas au football et ça ne choquait personnes. Aujourd’hui, c’est devenu une obligation, pour un homme politique, en fonction de son étiquette, de se positionner. Une fois encore, le football est pris en otage par le monde politique car cette histoire de sifflets est devenue une affaire politique qui n’a plus rien à voir avec le sport.

Je ne vois pas dans les sifflets qu’on a entendu au Stade de France un manque de respect ou une insulte à la France mais simplement des manifestations contre un adversaire d’un soir, en l’occurrence l’équipe de France, que l’on veut battre. Dans d’autres occasions, je suis certain que les mêmes jeunes qui ont sifflé La Marseillaise chantent l’hymne national quand l’équipe de France dispute un match de l’Euro ou de la Coupe du monde » (Michel Platini, Le Monde, 18 octobre 2008).

Toujours est-il qu’après avoir provoqué un rassemblement patriotique, le football semble alors révéler - voire renforcer[18] - des fractures au sein de la société française et des failles dans le système républicain[19], comme le souligne l’ambassadeur d’Algérie en France, Mohamed Ghoualmi, à l’issue du match France-Algérie de 2001 : « Ce qui s’est passé au Stade de France est l’expression inconsciente de la frustration de toute une génération, dont l’intégration ne se fait pas très bien. Ils ont avant tout manifesté le désir de s’exprimer vis-à-vis de a société française et ils ont trouvé au Stade de France un terrain favorable »[20].

En marge de ces rencontres, les performances toujours plus médiatisées de l’équipe de France suscitent en retour des commentaires qui n’ont plus aucun lien avec les évènements sportifs et qui visent à créer des différences au sein d’une même nationalité de sportifs. Ainsi, dans un entretien au quotidien israélien Haaretz, le philosophe Alain Finkielkraut juge l’équipe de France « black, black, black, ce qui fait ricaner toute l’Europe » en 2005. Dès lors, l’exigence envers l’équipe nationale de football tend à ne plus être seulement sportive et les « bleus » doivent être, de manière plus ou moins insidieuse, à l’image d’une France « désirée », voire fantasmée.

Fabrice Grognet

Ce texte est extrait d'un texte plus développé, paru dans le catalogue de l'exposition "Allez la France, football et immigration " paru au éd. Gallimard CNHI Musée National du Sport, 2010 et placée sous la direction de Claude Boli,Yvan Gastaut et Fabrice Grognet.
Lire la suite du texte "Le boomerang de la "diversité" sur ce même site Hors/jeu.


[1] Voir Didier Braun, 2000, « L’équipe de France de football, c’est l’histoire en raccourci d’un siècle d’immigration », Hommes & Migrations n°1226, pp : 50-56.
[2] L’équipe de France existe officiellement à partir de 1904, année de la création de la FIFA (Fédération Internationale de Football Association), tandis que le franco-belge Maurice Vandendriessche, premier joueur d’origine étrangère, sera sélectionné à deux reprises en 1908.
[3] Camille Cottin, à l’époque entraîneur du Club d’Angers, donne ce surnom au jeune Raymond Kopaszewski : « Arrivé au siège du club angevin, il annonce, péremptoire : ‘‘Ce ne sera plus Raymond Kopaszewski, mais Raymond Kopa ! Cela sonne bien et se retient mieux’’. Me voilà définitivement rebaptisé. L’histoire peut se mettre en marche » (Raymond Kopa et Patrice Burchkalter, 2006, KOPA par Raymond KOPA, Paris, Jacob-Duvernet, p :57).
[4] « Les immigrés en France », Le Monde, dossiers et documents, n°115, 13-14 mai 1984, p :1.
[5] Une situation dénoncée notamment à l’époque par les footballeurs camerounais Joseph-Antoine Bell et Roger Milla.
[6] Journal télévisé d’Antenne 2 du 30 Octobre 1985.
[7] Dans une série d’articles de L’Equipe (28, 29, 30 et 31 janvier 1986) intitulée « Touche pas à mon foot », en référence au logo de l’association « SOS Racisme » crée en 1984.
[8] Voir Edgard Morin, 20 juillet 1998, « Une extase historique », Libération.
[9] La notion même de métissage, aujourd’hui utilisée dans le sens commun pour évoquer les adoptions et échanges culturels, implique toutefois celle de pureté originelle et demeure liée au paradigme racial élaboré au XIXe siècle.
[10] Yvan Gastaut, 2008, Le métissage par le foot. L’intégration, mais jusqu’où ?, Paris, Autrement, p : 37.
[11] ibid : 57.
[12] Voir Le Monde, 25 juin 1996.
[13] « Ce terme, « black blanc beur », est pour moi complètement fabriqué. Beaucoup de politiques en ont profité pour parler de la communion entre différentes races et les Français de souche. Cela arrangeait tout le monde. Mais la réalité est autre et c’est un peu dommage » Jean-Alain Boumsong, L’Equipe magazine n°18759, novembre 2005.
[14] Voir Gérard Noiriel et Stéphane Beaud, 1990, « L’immigration dans le football », Vingtième siècle. Revue d’histoire, Vol.26 n°1, pp : 83-96.
[15] Gérard Noiriel, 1998, Le creuset français, Paris, Seuil.
[16] Michel Schifres, 11 juillet 1998, Le Figaro.
[17] Premier match de l’histoire entre les sélections « A » des deux pays.
[18] A l’issue du match France-Algérie du 6 octobre 2001, un sondage IPSOS (effectué le 12 et 13 octobre) révèlent alors que 56% des Français jugent les incidents «graves, car ils témoignent des difficultés d'intégration d'une partie de la population française d'origine musulmane».
[19] Voir Yvan Gastaut, 2008, « Le sport comme révélateur des ambiguïtés du processus d’intégration des populations immigrées : le cas du match de football France-Algérie », Sociétés Contemporaines n°69, pp. 49-72.
[20] Mohamed Ghoualmi in Aomar Baghzouz, 2004, « France-Algérie : rejouer le match ? », Outre-Terre n°8, pp : 191-194.


mercredi 19 janvier 2011

BLEU ET SANS CIEL


Les anges ont créé Dieu pour que l'on croie aux anges. Mais ils ont dus laisser filer le Temps, cet assassin qui inventât la Mort sous enveloppe humaine. Il a fallut dépêcher à tire-d’aile des moissonneurs très particuliers, des mareyeurs qui récoltent ces pellicules sénescentes semées par le retrait du Temps.
12 juillet 1998. Cordes-sur-Ciel.
Arrimée sur un mont séculaire du Tarn, Cordes-sur-Ciel se détache de la terre à certaines saisons, comme pour indiquer aux êtres que les pierres ont été posées ici de fait divin. Un doigt invisible dessine alors un brouillard cristallin que le soleil allume, et la cité prend son envol immobile le temps d'un réveil. Cordes-sur-Ciel: le ciel est descendu à Cordes pour y amasser un peu d'éternité, car les pierres ont le privilège d'être façonnées du temps qu'ont mit les hommes à apprendre la Beauté.
Le soir à Cordes se fait pas furtif sur les pavés: c'est un allumeur de réverbère qui se dépêche d'enflammer la cité. Puis celui-ci, avant tout le monde, se lève au matin, éteint la nuit et met ses habits de cocher afin de conduire élégamment le soleil au-dessus de Cordes qui revêt les haubans de Phébus sur sa peau de damier minéral de grès rose et blond.
Le voyageur distrait s'aventure de peines à Cordes mais ne quitte pas la montée centrale où, il est vrai, s'éploient les façades gothiques du 13ème siècle les plus fameuses qui narrent l'histoire de cette cité d'une voix figée de pierres sculptées en haut-relief. Mais nul n'en a encore saisi les basses fréquences...
Rue Saint-Michel. A travers les hourras!
De l'église du même nom, cette rue descend vers la plus ancienne porte de la cité. Ebloui de merveilleux, l'œil survole les galeries d'art en nombre ici. L'esprit avide d'inouï se lézarde et s'ouvre sur une porte: deux ouvertures opposées et c'est un courant d'air qui vous propulse derrière une façade de pierres jointoyées de silence.
Pas tout-à-fait le silence.
Un léger frottement parvint à mon oreille à travers le rideau bruyant de la victoire des bleus. J'espérais en me retournant voir un nom qui m'indiquerait où je me trouvais. Pour toute réponse, un ciel bleu dans un cadre figurant une porte sans en être une. Pas de porte. A droite, à gauche, des tableaux: j'étais chez un peintre, mais je n'avais nullement pénétré chez lui. Je n'osais m'entreprendre d'un débat face à l'inquiétude qui se rebellait en moi. Le léger frottement reprit. J'avançai les mains pour mieux me diriger dans ce frêle bruit en papillon sonore. Je parvins au seuil d'un local empli de chevalets, de châssis assis dos aux murs, de matrices, d'essais jonchant le sol, et d'un tableau auquel travaillait un homme assis, que je devinai de dos tant il se confondait avec la toile criblée de bleu, nécrosée de bleu. Tout ce bleu était impossible, incompatible avec l'œil humain. L'homme se leva sans que ne bouge le bleu.
- Installez-vous! Vous êtes à l'heure. Etait-ce bien l'heure convenue? Je termine ceci et je suis à vous. Installez-vous, bissât-il coupant court à ma surprise d'une voix tendre que je reconnu sans la connaître. Tout en me tournant le dos, sa voix semblait me parler de face, stéréophonique d'hypnose. Puis il s'assit devant moi; sa voix lui était revenu à la bouche. Après s'être enquit de mon aise, il me demanda pourquoi j'étais ici à Cordes-sur-Ciel. Je ne su quoi répondre, craignant une réponse déjà devinée:
- Le tourisme, banalisai-je!
- Allons, allons, je vous connais. Pourquoi êtes-vous là?
Mon humaine surprise avait déjà quitté sa place en mon corps; il me restait tout de même un fond de révolte et d'offensive enfantine qui tente encore de faire le mur de l'incompréhension:
- Co... comment ça, vous me connaissez?
- Je sais que vous n'êtes pas un simple touriste. On ne revient pas sur un lieu touristique quatre fois en trois jours; alors?
- Mais justement Gabriel c'est parce que...
- Ah ha! Vous voyez, je vous connais puisque vous me connaissez, sinon je ne vous aurais pas invité! Vous me connaissez sans le savoir et vous deviez être là. Aujourd'hui. Car je vous cherchais.
- Gabriel, pardon mais expliquez-vous. J'ai beau aimer les paradoxes, mais même les subtilités nichées aux creux des oxymores m'apparaissent plus limpides que vos affirmations!
Et il débutât:
- Au commencement...
- Ah non! On dirait le début d'un mauvais roman, vous n'allez quand même pas me faire le coup de la Genèse?
- Non, non; surtout que la Bible est un faux en Ecritures. Bon... comment vous dire... Croyez-vous aux anges? Car voyez-vous beaucoup y croient parce qu’ils n’en ont jamais vu. C'est bizarre mais c'est ainsi: le merveilleux qui les maintient dans l'ignorance - ou l'inverse - se dissout quand s'incarnent leurs rêves.
Je ne pouvais qu'objecter de mon athéisme angélique; et pour parfaire mon scepticisme, je lui demandai pourquoi il était là, lui, s'il était bien l'ange qu'il voulait que je crusse.
- Je suis ici pour échapper aux autres emplumés; je me cache parce que j'en avais ras-le-bol du gardiennage. Nous autres garde-du-corps sommes de plus en plus amenés à faire la police devant l'insouciance des humains, l'inconséquence des êtres qui vivent comme s'ils étaient éternels. Nous avons échoué en créant un Dieu. Nous voulions un modèle auquel l'homme pourrait ressembler, un canevas mélioratif, un idéal pantographique. Nous l'avons créé pour que l'humain ait le courage de vivre, mais cet imbécile a cru bon l'enrober de la religion tant l'idée lui était inconfortable. On doit croire sans limite. La religion met des limites à dessein pour prélever ses droits de passage.
Le pire, c'est qu'en construisant un Dieu, nous avons manqué d'attention et laissé échapper le Temps qui ravage, depuis, la terre. Du coup, un décret fut promulgué et nous adjoignit la fonction d'éboueur en plus de celle de gardien de la paix intérieure de l'homme; inutile de vous dire que cela est impossible les septante premières années; après ça va mieux, de mieux en mieux, tellement mieux que nous nous retrouvons à moissonner des cadavres, des corps enfin en paix! Car voyez-vous, l'humain n'a vraiment la paix que lorsque la vie le quitte, il ne sait quoi faire avec la vie, comme si la rançon de la mort était la vie. Cette fonction d'éboueur m'était devenue pesante; je ne faisais plus que ça. J'ai bien posé réclamation, demandé l'aide des séraphins qui vont trois fois plus vite que nous avec notre seule paire d'ailes, proposé des aménagements, mais rien à faire; tout est cloisonné. Je ne voulais pas me laisser faire, mais à force de battre des ailes à droite, et surtout à gauche, on me mit sous bonne garde: trois archanges. Pour ne pas y laisser de plumes, je décidai de fuir: "sauves-toi le ciel ne t'aidera pas" me suis-je dis. Ah mon cher, si vous saviez comme le ciel est décevant désormais; il ne peut plus rien pour l'homme!
- Donc vous n'êtes pas déchu; vous êtes un ange déçu en somme!
- Tiens! ça me plaît, je retiens la formule. C'est vrai, je suis déçu, déçu, déçu...
Il ne pleura pas; un ange ne pleure pas; ne sourit pas non plus...
Le soir tombait froid. Je ne savais comment je me retrouvai sur les pavés de Cordes-sur-Ciel, pavés luisant d'une bruine qu'admonestaient les réverbères. Je sortais indubitablement du bleu envahissant d'un ange qui peignait le ciel ainsi que l'on tricote une couverture de camouflage, car comment expliquer que jamais je ne vis dans l'atelier de Gabriel, de tubes de couleurs, ni de pinceaux, ni l'ombre d'une palette ?

CT