mercredi 19 janvier 2011

BLEU ET SANS CIEL


Les anges ont créé Dieu pour que l'on croie aux anges. Mais ils ont dus laisser filer le Temps, cet assassin qui inventât la Mort sous enveloppe humaine. Il a fallut dépêcher à tire-d’aile des moissonneurs très particuliers, des mareyeurs qui récoltent ces pellicules sénescentes semées par le retrait du Temps.
12 juillet 1998. Cordes-sur-Ciel.
Arrimée sur un mont séculaire du Tarn, Cordes-sur-Ciel se détache de la terre à certaines saisons, comme pour indiquer aux êtres que les pierres ont été posées ici de fait divin. Un doigt invisible dessine alors un brouillard cristallin que le soleil allume, et la cité prend son envol immobile le temps d'un réveil. Cordes-sur-Ciel: le ciel est descendu à Cordes pour y amasser un peu d'éternité, car les pierres ont le privilège d'être façonnées du temps qu'ont mit les hommes à apprendre la Beauté.
Le soir à Cordes se fait pas furtif sur les pavés: c'est un allumeur de réverbère qui se dépêche d'enflammer la cité. Puis celui-ci, avant tout le monde, se lève au matin, éteint la nuit et met ses habits de cocher afin de conduire élégamment le soleil au-dessus de Cordes qui revêt les haubans de Phébus sur sa peau de damier minéral de grès rose et blond.
Le voyageur distrait s'aventure de peines à Cordes mais ne quitte pas la montée centrale où, il est vrai, s'éploient les façades gothiques du 13ème siècle les plus fameuses qui narrent l'histoire de cette cité d'une voix figée de pierres sculptées en haut-relief. Mais nul n'en a encore saisi les basses fréquences...
Rue Saint-Michel. A travers les hourras!
De l'église du même nom, cette rue descend vers la plus ancienne porte de la cité. Ebloui de merveilleux, l'œil survole les galeries d'art en nombre ici. L'esprit avide d'inouï se lézarde et s'ouvre sur une porte: deux ouvertures opposées et c'est un courant d'air qui vous propulse derrière une façade de pierres jointoyées de silence.
Pas tout-à-fait le silence.
Un léger frottement parvint à mon oreille à travers le rideau bruyant de la victoire des bleus. J'espérais en me retournant voir un nom qui m'indiquerait où je me trouvais. Pour toute réponse, un ciel bleu dans un cadre figurant une porte sans en être une. Pas de porte. A droite, à gauche, des tableaux: j'étais chez un peintre, mais je n'avais nullement pénétré chez lui. Je n'osais m'entreprendre d'un débat face à l'inquiétude qui se rebellait en moi. Le léger frottement reprit. J'avançai les mains pour mieux me diriger dans ce frêle bruit en papillon sonore. Je parvins au seuil d'un local empli de chevalets, de châssis assis dos aux murs, de matrices, d'essais jonchant le sol, et d'un tableau auquel travaillait un homme assis, que je devinai de dos tant il se confondait avec la toile criblée de bleu, nécrosée de bleu. Tout ce bleu était impossible, incompatible avec l'œil humain. L'homme se leva sans que ne bouge le bleu.
- Installez-vous! Vous êtes à l'heure. Etait-ce bien l'heure convenue? Je termine ceci et je suis à vous. Installez-vous, bissât-il coupant court à ma surprise d'une voix tendre que je reconnu sans la connaître. Tout en me tournant le dos, sa voix semblait me parler de face, stéréophonique d'hypnose. Puis il s'assit devant moi; sa voix lui était revenu à la bouche. Après s'être enquit de mon aise, il me demanda pourquoi j'étais ici à Cordes-sur-Ciel. Je ne su quoi répondre, craignant une réponse déjà devinée:
- Le tourisme, banalisai-je!
- Allons, allons, je vous connais. Pourquoi êtes-vous là?
Mon humaine surprise avait déjà quitté sa place en mon corps; il me restait tout de même un fond de révolte et d'offensive enfantine qui tente encore de faire le mur de l'incompréhension:
- Co... comment ça, vous me connaissez?
- Je sais que vous n'êtes pas un simple touriste. On ne revient pas sur un lieu touristique quatre fois en trois jours; alors?
- Mais justement Gabriel c'est parce que...
- Ah ha! Vous voyez, je vous connais puisque vous me connaissez, sinon je ne vous aurais pas invité! Vous me connaissez sans le savoir et vous deviez être là. Aujourd'hui. Car je vous cherchais.
- Gabriel, pardon mais expliquez-vous. J'ai beau aimer les paradoxes, mais même les subtilités nichées aux creux des oxymores m'apparaissent plus limpides que vos affirmations!
Et il débutât:
- Au commencement...
- Ah non! On dirait le début d'un mauvais roman, vous n'allez quand même pas me faire le coup de la Genèse?
- Non, non; surtout que la Bible est un faux en Ecritures. Bon... comment vous dire... Croyez-vous aux anges? Car voyez-vous beaucoup y croient parce qu’ils n’en ont jamais vu. C'est bizarre mais c'est ainsi: le merveilleux qui les maintient dans l'ignorance - ou l'inverse - se dissout quand s'incarnent leurs rêves.
Je ne pouvais qu'objecter de mon athéisme angélique; et pour parfaire mon scepticisme, je lui demandai pourquoi il était là, lui, s'il était bien l'ange qu'il voulait que je crusse.
- Je suis ici pour échapper aux autres emplumés; je me cache parce que j'en avais ras-le-bol du gardiennage. Nous autres garde-du-corps sommes de plus en plus amenés à faire la police devant l'insouciance des humains, l'inconséquence des êtres qui vivent comme s'ils étaient éternels. Nous avons échoué en créant un Dieu. Nous voulions un modèle auquel l'homme pourrait ressembler, un canevas mélioratif, un idéal pantographique. Nous l'avons créé pour que l'humain ait le courage de vivre, mais cet imbécile a cru bon l'enrober de la religion tant l'idée lui était inconfortable. On doit croire sans limite. La religion met des limites à dessein pour prélever ses droits de passage.
Le pire, c'est qu'en construisant un Dieu, nous avons manqué d'attention et laissé échapper le Temps qui ravage, depuis, la terre. Du coup, un décret fut promulgué et nous adjoignit la fonction d'éboueur en plus de celle de gardien de la paix intérieure de l'homme; inutile de vous dire que cela est impossible les septante premières années; après ça va mieux, de mieux en mieux, tellement mieux que nous nous retrouvons à moissonner des cadavres, des corps enfin en paix! Car voyez-vous, l'humain n'a vraiment la paix que lorsque la vie le quitte, il ne sait quoi faire avec la vie, comme si la rançon de la mort était la vie. Cette fonction d'éboueur m'était devenue pesante; je ne faisais plus que ça. J'ai bien posé réclamation, demandé l'aide des séraphins qui vont trois fois plus vite que nous avec notre seule paire d'ailes, proposé des aménagements, mais rien à faire; tout est cloisonné. Je ne voulais pas me laisser faire, mais à force de battre des ailes à droite, et surtout à gauche, on me mit sous bonne garde: trois archanges. Pour ne pas y laisser de plumes, je décidai de fuir: "sauves-toi le ciel ne t'aidera pas" me suis-je dis. Ah mon cher, si vous saviez comme le ciel est décevant désormais; il ne peut plus rien pour l'homme!
- Donc vous n'êtes pas déchu; vous êtes un ange déçu en somme!
- Tiens! ça me plaît, je retiens la formule. C'est vrai, je suis déçu, déçu, déçu...
Il ne pleura pas; un ange ne pleure pas; ne sourit pas non plus...
Le soir tombait froid. Je ne savais comment je me retrouvai sur les pavés de Cordes-sur-Ciel, pavés luisant d'une bruine qu'admonestaient les réverbères. Je sortais indubitablement du bleu envahissant d'un ange qui peignait le ciel ainsi que l'on tricote une couverture de camouflage, car comment expliquer que jamais je ne vis dans l'atelier de Gabriel, de tubes de couleurs, ni de pinceaux, ni l'ombre d'une palette ?

CT

jeudi 6 janvier 2011

1998


Soyons clairs, le foot, je n’aime pas ça. Courir après une balle m’a toujours semblé un peu… abject, et gamin je ne pouvais pas comprendre qu’on ne leur file deux ballons. Alors la coupe du monde, la coupe du monde… qu’en dire ?

Plantons le décors, peut-être, pour un peu mieux saisir. 1998, Mitry-Mory, petite ville de banlieue. Et moi, dans cette ville, 14 ans, adolescent parmi les adolescents, mais gras et sans saveur. Un petit gros.
En fait, non, je recommence. Si l’on veut comprendre, il faut remonter bien plus loin, bien avant ces 14 ans, quitter cet âge pour aller dans l’enfance même, mais alors cette écriture prend le risque d’être moins une écriture de croisière que je ne l’envisageais. Aller dans l’enfance, pourquoi pas, mais toujours avec prudence, car dans ces eaux troubles je me perds toujours un peu trop facilement.

L’essentiel : je détestais le sport. Un rejet viscéral, rejet qui répond lui même à ce foutu hors-jeu dans lequel j ‘étais d’emblée classé. Hors-jeu du sport, car hors-jeu bien plus global de l’utilisation du corps : verrouillage méthodique de toutes sensations, puis par la suite blocage de toutes les émotions, parvenir à anesthésier la vie, à peine respirer et ne pas faire de bruit ; ne plus faire de bruit. Ne pas se faire remarquer, une obsession qui durera 18 ans. Et 18 années, c’est assez long, finalement !

Et donc cet été sans saveur, soudainement la vie qui arrive avec tout son bordel, mon frère et ses amis envahissant le jardin, embarquant mes parents dans un mouvement colossal d’énergie et de bonne humeur, auquel le sort entier de l’Humanité semblait être lié. Ca y est, la France est en finale, et je crois n’avoir jamais vu mon frère aussi heureux

[je revois la photographie de ce gros de 14 ans, le visage peint en bleu-blanc-rouge, un sourire forcé pour lui aussi paraître heureux, et le drapeau est peint à l’envers]

En route pour Paris, place de l’Hôtel de Ville, une des premières fois sans doute, et ces milliers de personnes emplissant tout l’espace, l’esthétique très frappante de cette vue, et quelques 10 ans plus tard, quand je vivrai justement à deux pas de cette même place, souvent en la parcourant je me souviendrai en filigrane l’impression ressentie lors de cette première fois, et les images se superposeront alors étrangement, me plongeant avec force dans le vertige de la non-certitude, de l’hésitation diffuse : sommes nous maintenant ou avant ? ET il y aura alors toujours ma main qui se posera instinctivement sur mon ventre pour le sentir plat, et pour me rappeler ainsi que nous sommes maintenant.

[je revois la photographie de ce gros de 14 ans, le visage peint en bleu-blanc-rouge, un sourire forcé pour lui aussi paraître heureux, et le drapeau est peint à l’envers]

Des bousculades sur l’esplanade, un écran géant et des canettes de bière partout, des gens accrochés aux lampadaires, mon silence intérieur que je m’impose se fissure et je ressens enfin cette foule, j’effleure très légèrement une sensation après laquelle je courrai comme un forcené une fois devenu adulte, celle de faire parti d’un tout. Je n’ai aujourd’hui toujours pas les mots pour mettre dans une boite la chose, mais je la retrouve parfois au détour d’un livre, plus rarement d’une musique, ou parfois encore au milieu d’un groupe qui danse, aveugle et sourd. Se diluer dans l’Humanité, perdre son individualité, ne plus être soi –avec ses histoires et sa pensée- et devenir le tout, pour finir même par perdre les limites de son corps et n’être plus qu’un groupe avec tant de bras et de jambes, tant de peaux unies ; nous ne sommes plus limités, nous ne sommes plus un. Se fondre dans le groupe et aimer, se fondre dans cette foule et alors nous sommes l’Humanité, nous sommes nous même comme nous aurions pu être un autre, car sans distinction et ayant été placé dans un corps au hasard, nous sommes le tout.
Plus rare, et cependant si bon, quand ce même sentiment surgit dans les pages d’un livre, quand l’Essence même de l’Homme se trouve ici, quelle joie et quel apaisement d’être compris et de comprendre, de se découvrir des semblables.
Comme une résonance de ce premier instant, je continue à croire que les moments où nous fondons notre individu dans une énergie de groupe est le premier pas, et que la découverte et le travail de ce sentiment océanique, peut-être par la littérature, nous mènera encore plus en avant sur la recherche de l’Humanité.

Donc voilà, cette satanée place de l’Hôtel de Ville qui finalement me force, ne me laisse pas le choix et m’impose sa masse salvatrice. Et mes parents, laissant mon frère, me ramène en banlieue pour voir le match à la télévision, et je m’endors dès les premières minutes, épuisé par la découverte de l’Humanité que je viens de faire.
Victoire de la France, 3-0, et nous repartons pour les Champs Elysées où la ville s’enflamme, mais cette agitation ne provoque plus en moi qu’un ennui amusé, et tout cela me semble alors bien excessif et artificiel, je ne retrouve pas l’énergie brute rencontrée plus tôt dans la soirée, et je redeviens râleur.

Alors oui, bien sur, la coupe du monde, c’est la banlieue qui se permet enfin de venir à Paris, c’est chouette l’abolition des frontières invisibles, c’est chouette cette tolérance d’une journée, c’est beau, même, sans doute ! Et c’est chouette tous ces jeunes qui retourneront chez eux le lendemain matin, qui essuieront leur audace et continueront à s’autocensurer lorsqu’ils viendront à Paris, se cantonnant toujours aux mêmes quelques quartiers. Alors oui, bien sur, c’est chouette la coupe du monde, la France black-blanc-beur, tous ces « intégrés », comme on dira au 20 heures, tous ceux pour qui on prône l’intégration, alors qu’ils sont dans leur propre pays ! Ce même pays qui hissera Le Pen au deuxième tour des présidentielles seulement trois ans plus tard, sans aucun souci d’incohérence ! Alors oui, bien sur, c’est chouette le sport, c’est une solution à tout, à la morosité, aux racismes, à l’intolérance et au gris du ciel, et ça résoudra même sans doute la crise, non ?…

Alors voilà, avoir 14 ans en 1998, c’est en avoir 25 en 2010, et c’est regarder le chemin parcouru d’abord par soi, et puis par notre beau pays ! C’est regarder son ventre, et aujourd’hui sourire de ses vieux complexes. C’est regarder la situation politique, et se demander amèrement si la « tolérance » et l’amour de cet été 98 ont porté leurs fruits ? C’est regarder la joie des français dans de tels moments, et c’est comme sourire devant un gamin qui peut passer du rire à la colère en quelques secondes. Sauf que le gamin, lui, grandira…

GB